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Niklas Luhmann: La réalité des médias de masse

Niklas Luhmann

La réalité des médias de masse

Translated by Flavien Le Bouter

with an afterword by Flavien Le Bouter

Softcover, 200 pages

« Ce que nous savons sur le monde dans lequel nous vivons, nous le savons par les médias de masse. »

Les médias de masse forment un système qui s’autoalimente indépendamment de toute intervention extérieure, dans lequel nous avons pris l’habitude d’évoluer sans le questionner. Niklas Luhmann propose une analyse minutieuse des modes de fonctionnement de ce système, de ses implications et des sélections simplificatrices qu’il opère au sein de la complexité et de la contingence définissant le monde. Selon lui, l’actualité émerge ainsi au sein des médias de masse en suivant des règles précises et en respectant les constructions que ceux qui l’écrivent ou la filment plaquent sur le réel. Ils façonnent la réalité tout autant qu’ils la décrivent. D’une actualité indiscutable, cet essai invite à reconsidérer la manière dont le monde se conçoit lui-même.

Ce que nous savons sur notre société, sur le monde dans lequel nous vivons, nous le savons par les médias de masse1. Cela ne vaut pas seulement pour notre connaissance de la société et de l’histoire, mais aussi pour notre connaissance de la nature. Ce que nous savons sur la stratosphère ressemble à ce que Platon savait de l’Atlantide : on en a entendu parler. Ou comme Horatio l’exprime : So I have heard, and do in part believe it 2. D’un autre côté, nous savons tellement de choses au sujet des médias de masse que nous ne pouvons plus avoir confiance en une telle source. Nous soupçonnons que nous sommes manipulés, ce qui n’a cependant pas de conséquences considérables puisque le savoir issu des médias s’unit, comme de lui-même, à une structure qui se renforce elle-même. Nous considérerons par avance tout ce savoir comme douteux – et c’est cependant sur lui qu’il faudra nous fonder et à lui qu’il faudra nous rattacher. La solution du problème ne peut pas être trouvée, comme dans les romans d’épouvante du XVIIIe siècle, dans un personnage secret qui tire les ficelles à l’arrière-plan, comme aimeraient le croire les sociologues eux-mêmes. Nous avons affaire – telle est la thèse que nous chercherons à développer dans ce qui suit – à un effet de la différenciation fonctionnelle des sociétés modernes : on peut mettre au jour cet effet, on peut le réfléchir théoriquement. Mais il ne s’agit pas d’un secret qui se dissout si on le révèle. On pourrait plutôt parler d’une « valeur propre » ou d’un « comportement propre » de la société moderne3 – c’est-à-dire de foncteurs stabilisés récursivement qui restent stables même si leur génétique et leur mode fonctionnel sont dévoilés.


Dans ce qui suit, par le concept de médias de masse, on entend tous les dispositifs de la société qui se servent de moyens techniques de reproduction multiple pour la diffusion de la communication. On pense avant tout aux livres, aux magazines, aux journaux imprimés, mais aussi aux procédés de copiage photographique ou électronique de tout genre pour autant qu’ils génèrent des produits en grand nombre à l'attention de destinataires indéterminés. La diffusion de la communication par le biais de la radio s’inscrit dans ce concept, dans la mesure où elle est accessible à tous et où elle ne sert pas seulement à la connexion téléphonique d’un participant unique. La production de masse de manuscrits sous la dictée, comme dans les ateliers d’écriture du Moyen Âge, ne suffit pas pour faire partie des médias de masse, pas plus que l’accessibilité publique de l’espace dans lequel la communication a lieu – les conférences, les représentations théâtrales, les expositions et les concerts n’en font donc pas partie, à l’inverse de la diffusion de telles représentations par le biais de films ou de disquettes. La démarcation peut paraître arbitraire ; mais l’idée fondamentale en est que seule la fabrication mécanique d’un produit, en tant que vecteur de la communication – mais non l’écriture en tant que telle –, mène à la différenciation d’un système particulier des médias de masse. La technologie de diffusion joue en quelque sorte le rôle du médium argent dans la différenciation de l’économie : elle ne constitue elle-même qu’un médium qui permet la création de formes. À la différence du médium lui-même, ces formes créent des opérations communicationnelles qui permettent la différenciation et la clôture opérationnelle du système. 


En tout cas, ce qui est décisif est que, entre les présents, aucune interaction ne puisse avoir lieu entre l’émetteur et les récepteurs. L’entremise de la technique exclut l’interaction ; cela a d’importantes conséquences qui définissent le concept de médias de masse. Quand des exceptions sont possibles (mais jamais avec tous les participants), elles se donnent comme des mises en scène et elles sont d’ailleurs utilisées comme telles dans les studios de diffusion. Elles ne changent rien à la nécessité, techniquement conditionnée, d’une interruption du contact. D’une part, par l’interruption du contact immédiat, des degrés élevés de liberté de communication sont garantis. Naît ainsi un excédent de possibilités de communication qui ne peut être contrôlé au sein du système que par une auto-organisation et des constructions propres de la réalité. D’autre part, il y a deux sélecteurs à l’œuvre : la disposition à l’émission et l’intérêt pour la connexion, qui ne peuvent pas être coordonnés de façon centrale. Les organisations qui produisent la communication des médias de masse dépendent de conjectures sur ce qui est supportable et acceptable4. Cela mène à une standardisation mais aussi à une différenciation de leurs programmes, en tout cas à une uniformisation qui ne rend pas justice aux individus. C’est justement pour cette raison que le participant individuel a néanmoins la possibilité de puiser dans l’offre ce qui lui convient ou ce qu’il croit qu’il lui faut savoir dans son milieu (par exemple en tant qu’homme politique ou en tant qu’enseignant). Ces conditions générales et structurelles du mode opérationnel des médias de masse limitent ce qu’ils peuvent réaliser.


On peut parler de la réalité des médias de masse en un double sens. Notre titre renvoie à cette double signification et il est donc à comprendre comme ambivalent. L’unité de ce double sens est le point qu’on aura à faire ressortir dans ce qui suit.


La réalité des médias de masse, leur réalité réelle pourrait-on dire, réside dans leurs opérations propres. Des choses sont imprimées ou émises par radio. Des choses sont lues. Des émissions sont reçues. D’innombrables communications de préparation et de commentaires postérieurs entourent cet événement. Le processus de diffusion n’est cependant permis que par les technologies. Leur mode de fonctionnement structure et limite ce qui est possible en tant que communication de masse. Toute théorie des médias de masse doit donc tenir compte de ce fait. Nous ne considérons pourtant pas le travail de ces machines et à plus forte raison leur vie interne, mécanique ou électronique, comme une opération du système des médias de masse. Les conditions de possibilité des opérations du système ne peuvent pas faire partie des séquences opérationnelles du système lui-même. (Cela vaut aussi naturellement pour les êtres vivants et de manière générale pour tous les systèmes autopoïétiques.) On peut donc considérer que la réalité réelle des médias de masse réside dans les communications qui s’y déroulent, qui les traversent. Nous ne doutons pas que de telles communications aient lieu factuellement (bien que, au sens de la théorie de la connaissance, toutes les affirmations, et celles-ci aussi, soient les affirmations d’un observateur et aient dans cette mesure leur réalité propre dans les opérations d’un observateur).


Alors que nous excluons, sans nier leur importance, les appareils techniques, les « matérialités de la communication5 », de l’opération de communiquer, parce qu’on ne les énonce pas, nous incluons la réception (qui comprend ou qui mécomprend). Une communication ne s’accomplit que si quelqu’un voit, écoute, lit – et comprend suffisamment pour qu’une autre communication puisse être connectée. L’acte d'énonciation (Mitteilung) ne constitue pas à lui seul une communication. Pour les médias de masse (à la différence de l’interaction entre présents), il est difficile de déterminer le cercle des destinataires qui y concourent réellement. La présence univoque doit donc être remplacée en grande partie par des suppositions. Cela vaut à plus forte raison lorsque la transformation de la compréhension/mécompréhension en une communication ultérieure doit être également prise en compte à l’intérieur ou à l’extérieur du système des médias de masse. Mais cette incompétence présente l'avantage que les boucles récursives ne sont pas trop étroites, que la communication ne se bloque pas tout de suite en raison d’échecs ou d’une contradiction, mais qu’elle peut se chercher un public bien disposé et expérimenter différentes possibilités. 


Ces précisions conceptuelles se réfèrent aux opérations qui s’effectuent réellement et avec lesquelles le système se reproduit lui-même et reproduit sa différence avec son environnement. Mais on peut parler en un second sens de la réalité des médias de masse, c’est-à-dire au sens de ce qui apparaît comme la réalité pour eux ou par eux pour les autres. Pour le dire en termes kantiens, les médias de masse créent une illusion transcendantale. Selon cette compréhension, l’activité des médias de masse n’est pas simplement considérée comme une séquence d’opérations mais comme une séquence d’observations ou, plus précisément, d’opérations qui observent. Pour parvenir à cette compréhension des médias de masse, il faut donc observer leur observation. Pour la compréhension que nous avons tout d’abord exposée, une observation de premier ordre suffit, comme si on traitait de faits. Pour la deuxième possibilité de compréhension, il faut adopter l’attitude d’un observateur de second ordre, d’un observateur d’observateurs6.


Pour établir cette distinction, nous pouvons parler (toujours en rapport avec un observateur) d’une réalité première et d’une réalité seconde (ou observée). Nous assistons alors à un redoublement de la réalité qui a lieu dans le système observé des médias de masse. Celui-ci communique en effet au sujet de quelque chose. Au sujet de quelque chose d’autre ou à son propre sujet. Il s’agit donc d’un système qui peut distinguer l’autoréférence de l’hétéroréférence. Dans le discours classique de la vérité, mais aussi dans la compréhension quotidienne de la vérité, on s’intéresserait alors à la question de savoir si ce que les médias rapportent est vrai ou non. Ou si cela est à moitié vrai ou à moitié faux parce que ce système est « manipulé ». Mais comment peut-on établir cela ? Dans des cas particuliers, cela peut être possible pour l’un ou l’autre des observateurs et en particulier pour les systèmes dont on parle ; mais pour la masse des communications ayant lieu tous les jours cela est évidemment exclu. En conséquence, dans les réflexions qui suivent, nous n’aborderons pas cette question. Nous nous en tiendrons à notre point de départ, à savoir à l’idée que les médias de masse, en tant que systèmes observateurs, doivent nécessairement distinguer l’autoréférence de l’hétéroréférence. Ils ne peuvent pas faire autrement. Ils ne peuvent simplement pas se prendre eux-mêmes pour la réalité – et de cela il y a suffisamment de garanties. Ils doivent par conséquent construire la réalité, c’est-à-dire construire une autre réalité qui se distingue de leur réalité propre. 


Au premier abord, cela peut paraître tout à fait trivial. Il n'y aurait pas besoin de le mentionner si ce type de « constructivisme » n’était pas très vivement controversé au plan de la théorie de la connaissance et pour les médias de masse eux-mêmes7. Mais, si toute connaissance doit être élaborée sur la base d’une distinction entre autoréférence et hétéroréférence, on peut en même temps affirmer que toute connaissance (et par là toute réalité) est une construction. En effet, cette distinction de l’autoréférence et de l’hétéro­référence ne peut pas se situer dans l’environnement du système (qu’y seraient l’« auto » et l’« hétéro » ?), mais seulement dans le système ­lui-même.


Comme dans la théorie de la connaissance, nous optons ainsi pour un constructivisme opérationnel8. Les théories constructivistes affirment que les systèmes cognitifs ne sont pas capables de distinguer les conditions d’existence des objets réels des conditions de leur connaissance parce qu’ils n’ont pas accès à de tels objets réels indépendamment de la connaissance. Ce défaut peut certes être corrigé au niveau de l’observation de second ordre, de l’observation des opérations cognitives des autres systèmes. On reconnaît alors comment leurs « frames » façonnent leur connaissance. Mais cela ne conduit qu’à une répétition du problème au niveau de l’observation de second ordre. Les observateurs d’autres observateurs ne peuvent pas non plus distinguer les conditions d’existence de ces observateurs, des conditions de la connaissance du fait qu’il s’agit d’observateurs particuliers se conditionnant eux-mêmes. 


Même si les observations de premier et de deuxième ordre divergent, la distinction ne détruit pas la thèse fondamentale du constructivisme ; au contraire, elle la confirme en la reconduisant à elle-même, c’est-à-dire de manière « autologique ». La cognition peut certes réfléchir sur elle-même comme elle le veut, il n’en reste pas moins que la réalité primaire ne réside pas dans « le monde extérieur », mais dans les opérations cognitives elles-mêmes9. En effet, celles-ci ne sont possibles qu’à deux conditions : qu’elles forment un système se reproduisant lui-même et que ce système ne puisse observer qu’en distinguant l’autoréférence de l’hétéroréférence. Ces conditions sont des conditions empiriques (et non des conditions transcendantales). Cela signifie aussi qu’elles ne peuvent être satisfaites qu’à de nombreuses autres conditions qui ne peuvent être garanties que par le système lui-même. Le constructivisme opérationnel ne met nullement en doute le fait qu’il y ait un environnement. Sinon, le concept de frontière du système, qui présuppose qu’il y ait une autre face, n’aurait pas non plus de sens. La thèse du constructivisme opérationnel ne débouche donc pas sur une « perte du monde » ; elle ne conteste pas le fait qu’il y ait une réalité. Cependant elle considère le monde non comme un objet mais, au sens de la phénoménologie, comme un horizon. On ne peut donc pas l’atteindre. C’est pour cette raison qu’il n’y a pas d’autre possibilité que de construire la réalité ou, éventuellement, d’observer comment les observateurs construisent la réalité. Il se peut tout à fait que différents observateurs aient alors l’impression de connaître « la même chose » et que des théoriciens de la pensée transcendantale ne puissent s’expliquer cela que par la construction d’a priori transcendantaux – cette main invisible qui maintient en ordre la connaissance en dépit de l’individualité. Mais en réalité, cela aussi est une construction car ce n’est tout simplement pas possible sans la distinction, spécifique à chaque système, de l’autoréférence et de l’hétéroréférence. 


Ce qu’on entend par « réalité » ne peut donc être qu’un corrélat interne des opérations du système – et non par exemple une qualité qui viendrait aux objets de la connaissance en sus de ce qui les caractérise comme individualité ou comme genre. La réalité n’est alors rien d’autre qu’un indicateur de la réussite des vérifications de consistance dans le système. La réalité est élaborée au sein du système par une donation de sens (ou mieux, en anglais, un sensemaking). Elle naît lorsque des inconsistances, qui peuvent résulter de la participation de la mémoire aux opérations de systèmes, sont dissoutes – par exemple au moyen de la construction de l’espace et du temps, considérés comme des dimensions comportant divers points où peuvent être localisés différentes perceptions ou divers souvenirs sans qu’ils n’entrent en conflit les uns avec les autres. Si la réalité est expressément soulignée dans la communication (« real » lemon, un événement « réel »), on souligne en même temps que des doutes sont possibles et qu’ils sont peut-être même de mise. Plus un système devient complexe et s’expose à des irritations, plus le monde peut se permettre de la variété sans perdre de réalité ; et plus le système peut se permettre de travailler avec des négations, avec des fictions, avec des suppositions « seulement analytiques » ou statistiques qui distancient du monde tel qu’il est. 


Pourtant, tous les énoncés au sujet de la réalité sont de ce fait liés à des références systémiques qui ne peuvent plus être généralisées (qui ne peuvent pas être transcendantalisées). Notre questionnement prend donc maintenant la forme suivante : comment les médias de masse construisent-ils la réalité ? Ou, si l'on complique encore (et se réfère à sa propre autoréférence !) : comment pouvons-nous (en tant que sociologue par exemple) décrire la réalité de leur construction de la réalité ? Elle ne signifie pas : comment les médias de masse déforment-ils la réalité par leur mode de représentation ? En effet, cela présupposerait une réalité ontologique, existante, accessible objectivement et abordable sans construction ; au fond, cela présupposerait l’ancien kosmos des essences. Les scientifiques peuvent certes penser que leur connaissance de la réalité est meilleure que la représentation de celle-ci par des médias de masse, qui sont eux contraints de « vulgariser ». Mais cela signifie seulement que leur construction propre est comparée à une autre. On peut le faire, encouragé par une société qui tient les descriptions scientifiques pour la connaissance authentique de la réalité. Mais cela n’affecte en aucune façon la possibilité de se demander d’abord comment les médias de masse construisent la réalité. 


La recherche sur les médias dans les sciences de la communication envisage la même question lorsqu’elle décrit l’influence croissante des médias de masse sur les événements sociétaux dans les dernières décennies10. Ce qui, selon leurs propres standards, devrait être considéré comme un succès est au contraire présenté comme une crise. Mais la description comme crise présupposerait qu’on puisse y réagir par une transformation des structures. Une telle possibilité ne se dessine pourtant pas. La crise ne concerne pas le mode opérationnel des médias de masse mais seulement leur propre autodescription, c’est-à-dire le manque d’une théorie réflexive adéquate. Pour répondre à ce défi, on ne pourra pas se contenter de partir d’un accroissement de l’influence des médias de masse dans les dernières décennies – il est par exemple frappant que les entreprises économiques ne se rapportent plus seulement à la société par le biais de leurs produits mais aussi, comme par une suggestion mass-médiatique, par le biais de la « culture » et de l’« éthique ». L’invention de la presse rotative n’est pas elle non plus une césure décisive, mais seulement une étape dans le processus de renforcement des effets. De fait, l’observation et la critique des effets mass-médiatiques étaient devenues courantes bien longtemps auparavant11. On a besoin d’une période historique d’observation plus étendue qui remonte à l’apparition de l’imprimerie, et on a besoin avant tout d’instruments théoriques suffisamment abstraits pour pouvoir intégrer la théorie des médias de masse dans une théorie générale de la société moderne. C’est ce que nous réaliserons dans ce qui suit en posant que les médias de masse sont un des systèmes fonctionnels de la société moderne, un système dont la croissance des capacités est due, comme celle de tous les autres, à sa différenciation, à sa clôture opérationnelle et à son autonomie autopoïétique. 


Le double sens de « réalité », à savoir d’une part l’opération qui se réalise effectivement (c’est-à-dire observable) et, d’autre part, la réalité de la société et de son monde qui est ainsi produite, met d’ailleurs en évidence le fait que les concepts de clôture opérationnelle, d’autonomie et de construction n’excluent nullement des influences causales venant de l’extérieur. Dès lors qu'on considère qu’il s’agit dans tous les cas d’une réalité construite, cette spécificité de la production s’accorde particulièrement bien avec une influence externe. Le succès de la censure militaire des reportages sur la guerre du Golfe le montre très bien. Tout ce que la censure avait à faire était de s’adapter aux médias ; elle devait réaliser la construction souhaitée et exclure les informations indépendantes, qu’il était de toute façon bien difficile d’obtenir. Puisque la guerre fut d’emblée mise en scène comme un événement médiatique et que l’action parallèle de filmer ou d’interpréter les données servait en même temps des fins militaires et informationelles, un découplage (Entkopplung) aurait de toute façon mené à un arrêt quasi total de l’information. La censure n’avait donc plus qu’à tenir compte du besoin chronique d’information des médias et à les alimenter en nouvelles pour la nécessaire continuation des émissions12. Ainsi, c’est avant tout la machinerie militaire en action qui fut présentée. Le fait que la perspective des victimes de la guerre fût presque totalement occultée a déclenché d’importantes critiques, mais seulement parce que cela contredisait complètement la représentation, construite par les médias eux-mêmes, de ce à quoi une guerre devrait ressembler.


Notes

1 Cela vaut aussi pour les sociologues qui ne peuvent plus acquérir leur savoir en flânant ou simplement en écoutant et en regardant. C’est justement lorsqu’ils appliquent les méthodes empiriques qu’ils savent ce qu’ils savent et ce qu’ils ne savent pas – à partir des médias de masse. Cf. Rolf Linda, Die Entdeckung der Stadtkultur: Soziologie aus der Erfahrung der Reportage, Francfort/Main, 1990. 


2 Hamlet, I, 1.


3 Cela au sens de Heinz von Foerster, « Objects: Token for (Eigen-)Behaviors » in Observing Systems, Seaside Cal., 1981, p. 273-285.


4 Au sujet de cette insécurité irrémédiable, cf. Dennis Mc Quail, « Uncertainty about the Audience and the Organization of Mass Communication », Sociological Review Monograph, 13, 1969, p. 75-84. Tom Burns, dans « Public Service and Private World », in Paul Halmos (dir.), The Sociology of Mass Media Communicators. The Sociological Review Monograph, 13, Keele, Staffordshire UK, 1969, p. 53-73, en déduit qu’il existe une implication particulière des producteurs dans leurs propres produits.


5 Au sens de Hans Ulrich Gumbrecht/K. Ludwig Pfeiffer (dir.), Materialität der Kommunikation, Francfort/Main, 1988. Voir également Siegfried Weischenberg/Ulrich Hienzsch, « Die Entwicklung der Medientechnik », in Klaus Merten/Siegfried J. Schmidt/Siegfried Weischenberg (dir.), Die Wirklichkeit der Medien: Eine Einführung in die Kommunikationswissenschaft, Opladen, 1994, p. 455-480.


6 Pour les conséquences logiques de cette distinction, voir Elena Esposito, L’operazione di osservazione: Costruttivismo e teoria dei sistemi sociali, Milan, 1992.


7 Pour la discussion au sujet du « constructivisme » en tant que théorie des médias de masse, voir les contributions de Hermann Boventer, Siegfried Weischen­berg et Ulrich Saxer faisant suite à un programme pédagogique diffusé par l’ARD in Communicatio Socialis, 25, 1992, cahier 2. Pour sa critique, voir Niklas Luhmann, Der « Radikale Konstruktivismus » als Theorie der Massenmedien? Bemerkungen zu einer irreführenden Diskussion, Communicatio Socialis, 27, 1994, p. 7-12. Voir en outre une série de contributions dans Merten/Schmidt/Weischenberg, op. cit. (1994). La discussion souffre d’une autoprésentation problématique du « constructivisme radical ». Sa radicalité consisterait dans sa limitation à l’idée, au sujet, à l’usage des signes. Mais il s'agit d'une position impossible à tenir, ne fût-ce que logiquement. Dans l’usage de distinctions telles que idée/réalité, sujet/objet ou signe/signifié, on ne peut pas abandonner l’une des facettes de la distinction sans renoncer à la distinction elle-même. Il n’y a pas de sujet sans objet (voir la « phénoménologie » de Husserl), pas d’idée sans rapport à la réalité, pas d’usage des signes sans référence. Si ces distinctions sont obsolètes, les « constructivistes » devraient s’efforcer de les remplacer par d’autres, par exemple la distinction système/environnement qui a fait ses preuves dans de nombreux domaines. 


8 Voir de façon plus détaillée, Niklas Luhmann, Erkenntnis als Konstruktion, Berne, 1988 et Die Wissenschaft der Gesellschaft, Francfort/Main, 1990.


9 Pour l’opinion opposée et largement répandue, voir par exemple N. Katherine Hayles, « Constrained Constructivism: Epistemology in Science and Culture » in George Levine (dir.), Realism and Representation: Essays on the Problem of Realism in Relation to Science, Literature and Culture, Madison Wisc., 1993, p. 27-43. Cf. aussi ma discussion avec Katherine Hayles publiée dans Cultural Critique (1995). Hayles pense qu’il y aurait en dehors du système opérant cognitivement un « unmediated flux » inatteignable, un flux en soi en quelque sorte. Selon elle, un système cognitif ne pourrait s'assurer de la réalité qu’en maintenant un contact avec ce monde extérieur, même si ce n’est que sur la face interne de la frontière du système. « Although there may be no outside that we can know, there is a boundary » (p. 40). Mais dans ce cas ce contact devrait être quelque chose d’hybride – ni à l’intérieur ni à l’extérieur.


10 Voir par exemple Hans Mathias Kepplinger, Ereignismanagement: Wirklichkeit und Massenmedien, Zurich, 1992.


11 « Les modernes (par différence avec les Grecs, N.L.) reçoivent de la librairie l’art poétique avec les quelques objets agrandis contenus à l’intérieur, et ils se servent de ceux-ci pour le plaisir de chacun », lit-on chez Jean Paul, Vorschule der Ästhetik, cité d’après Werke, vol. 5, Munich, 1963, p. 74. La transfiguration du passé sous la forme des Grecs est naturellement elle-même un effet de l’imprimerie. La critique de la dépendance de l’écrivain vis-à-vis de l’éditeur/acheteur/lecteur/critique remonte au début du XVIIIe siècle.


12 À ce sujet, voir Ralf Gödde, « Radikaler Konstruktivismus und Journalismus: Die Berichterstattung über den Golfkrieg – Das Scheitern eines Wirklichkeits­modells » in Gebhard Rusch/Siegfried J. Schmidt (dir.), Konstruktivismus : Geschichte und Anwendung, Delfin, Francfort/Main, 1992, p. 269-288.


« Rééditée à quatre reprises, l’œuvre de Luhmann représente toujours une assise exceptionnelle pour penser la manière dont les médias de masse construisent la réalité. » PR Plus

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Niklas Luhmann

Niklas Luhmann

est le fondateur de la théorie des systèmes sociaux. Depuis une trentaine d’années, sa pensée est parmi les plus reconnues dans le domaine des sciences sociales en Allemagne. Par son ampleur et son exigence théorique, la théorie de systèmes a profondément changé la manière de penser le rapport entre une société et ses individus.

« Ce que nous savons sur notre société, sur le monde dans lequel nous vivons, nous le savons par les médias de masse. »