Littérature

Il disait « ne travaille jamais ! »
Il disait « ne travaille jamais ! »

Raphaëlle Milone

Dachy Vivant

Vivant, je ne l’appelais jamais Dachy, je l’appelais Marc. On ne peut pas s’empêcher de les transformer, les morts. Ils nécessitent un traitement spécial. Je l’ai rencontré deux mois avant de faire une tentative de suicide, en mai 2014. J’avais vingt-deux ans. Un ami, C., nous a présentés ; ce devait être fait. J’étais en train d’élaborer le premier numéro d’un fanzine, que j’avais choisi d’appeler OROR. La première chose que j’ai expliquée à Dachy, c’est qu’OROR était la moitié lumineuse de Maldoror....
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Textes recents

Jean-Luc Nancy

Des zétrangers des zah des zuh

Etrange extraneus du dehors pas du dedans (intraneus) pas de la maison unheimlich pas du heim pas du foyer de l’autre côté des portes – fores, foreigner pas dans le rythme en trop, odd pas régulier pas ordinaire rare singulier seltsam bizarre besherat vaillant élégant fantasque tordu verschroben de travers surprenant extraordinaire étonnant

 

C’est étonnant comme nous sommes riches en mots formes façons pour tourner autour de l’étrange étranger de l’ausländer hors du pays pas « pays avec nous » comme on disait jadis en France « c’est un pays à moi » pour dire quelqu’un de mon village de mon coin ma province mon bled

 

Riches à profusion pour tout ce qui n’est pas proche et propre, approprié, convenant, mitmenschlich ce qui ne fait pas mitdasein

 

Parce qu’on présuppose que mit avec with est consistant, plein, solide et solidaire et ce qui est without avecsans mitohne avec hors ou hors d’avec la proximité

 

Mais avec même proche exige...

Textes recents

Jochen Thermann

Jamais je n’aurais dû l’embaucher.

Jamais je n’aurais dû l’embaucher. Il avait pourtant l’air d’avoir toutes les compétences requises pour remplacer mon cuisinier habituel. Schneider s’était mis en arrêt maladie pour ce qui menaçait de devenir un temps indéterminé, et c’est comme cela que je me suis retrouvé tout naturellement à embaucher ce petit homme trapu qui parlait un allemand approximatif. Les affaires devaient continuer à tourner, après tout, les clients avaient faim.

Souvent, les relations complexes que l’on entretient au quotidien et qui s’accompagnent d’un code indéchiffrable ne sont pas suffisamment claires. C’est seulement une fois que les choses nous ont échappé que l’on comprend comment fonctionnaient leurs mécanismes de régulation : comment Schneider organisait ses achats, comment il donnait ses indications à ses aides-cuisiniers, comment il composait ses plats et avec quelle fidélité il s’efforçait de faire avancer mon affaire.

L’aide-cuisinier travaillait en apparence exactement comme lui. Il faisait aussi ses achats lui-même. Il cuisinait de...

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Textes recents

Donatien Grau

L’abandon de la centralité du sujet constitué

Une légende ferait des philologues des figures inadaptées à notre présent : des personnes vieillies dans les manuscrits, sans contact avec le monde extérieur, débattant entre elles de telle leçon du papyrus alpha ou du codex gamma. Ces créatures seraient perdues dans les livres comme dans leur tête, et en un mot : dysfonctionnelles. Elles seraient aussi disjointes des appels du présent, derniers défenseurs d’une spécialité qui se pratiquait entre gentlemen de haute lignée à Oxford ou Cambridge, doctes professeurs allemands à barbe et moustache, ou combattants de l’égalité républicaine, tous convaincus que la centralité de leur pratique n’avait d’égale que la centralité de la culture occidentale.

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Joseph Mitchell

Des Caughnawagas

Les plus lestes des Indiens d’Amérique du Nord appartiennent à une bande de sang-mêlé Mohawks originaires de la Réserve Caughnawaga, sur les bord du fleuve Saint-Laurent, au Québec. On les appelle en général les Caughnawagas. Autrefois on les appelait les Mohawks chrétiens ou les Mohawks qui prient. Ils sont trois mille, dont au moins six cent cinquante passent plus de temps dans les villes des États-Unis un peu partout que dans leur réserve. Certains sont aussi remuants que des gitans. Il n’est pas inhabituel de voir une famille verrouiller sa maison, laisser la clé chez un voisin, monter en voiture et partir pour des années. Il existe des colonies de Caughnawagas à Brooklyn, Buffalo et Detroit. La plus grande colonie est à Brooklyn, dans le quartier de North Gowanus. Elle s’y est établie à la fin des années vingt, comprend environ quatre cents hommes, femmes et enfants, continue de grandir...

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« Avis. Pas ­d’arrière-salle ici pour les dames. »
« Avis. Pas ­d’arrière-salle ici pour les dames. »

Joseph Mitchell

Le Merveilleux saloon de McSorley

»McSorley’s occupe le rez-de-chaussée d’un immeuble en briques ­rouges au 15 Seventh Street, tout près de Cooper Square, où se termine le quartier de Bowery. C’est le plus vieux saloon de New York, ouvert en 1854. En quatre-vingt-huit ans, il a eu quatre propriétaires – un immigrant irlandais et son fils, un policier à la retraite et sa fille –, et ils se sont tous opposés au moindre changement. Il a été électrifié, mais le bar est obstinément éclairé par...
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