Jean-Luc Nancy

Après les avant-gardes

Date de parution : 11.07.2019

DE

Il me semble que le mot « avant-garde » a toujours été pour moi une espèce de souvenir. J’ai dû l’entendre autour de 1960, alors que le surréalisme ne se portait déjà plus très bien. Presque en même temps je découvrais Bataille et Artaud, que n’accompagnait aucune étiquette d’avant-garde. Mais c’est l’ensemble du climat de pensée qui se modifiait de manière profonde dans les après-coups de la guerre.

Les avant-gardes – ou du moins ce nom : il ne s’agit que de son usage – ont eu d’emblée pour moi un goût de passé. D’arrière-garde, en somme. Je ne plaisante pas : je pense que le soupçon porté sur la nature militaire de la métaphore était déjà présent dans le contexte où je découvrais le mot. Pourquoi fallait-il que l’art opère comme une armée ? Il y avait un doute. Ce n’était pas tant l’idée de la lutte ou du combat qui était préoccupante : nous savions bien que l’art comme la pensée sont toujours en tension, en compétition, en confrontation et en affrontement avec eux-mêmes, mais il ne nous était pas évident que cela doive prendre une allure militaire.

Or cette allure avait été prise lorsque le mouvement de la révolution, lui-même conçu comme nécessairement armé, avait emporté dans son élan les aspirations et les poussées telluriques qui travaillaient la culture européenne. La révolution elle-même s’était, si on peut le dire ainsi, militarisée. Elle n’était plus seulement insurrectionnelle, elle rencontrait la guerre à la fois civile et internationale (c’était déjà le cas de la révolution française) et en même temps la guerre en tant que « seule hygiène des peuples » comme le déclare le manifeste futuriste de 1909.

La révolution de 1917 n’eut rien de tel en tête. Elle n’en dut pas moins se plier à une nécessité guerrière dont devait sortir un communisme transformé en industrie militaire. L’industrie militaire, la guerre industrielle dans toutes les acceptions et résonances du terme : voilà peut-être l’idée motrice de ce que nous nommons « fascisme ». Une industrie militaire destinée à produire un homme nouveau.

Et le constructivisme russe puisa dans la source futuriste… Industrie : ce mot rassemble tout : ingéniosité, entreprise, production, stratégie, pugnacité. On dira bientôt « management », après avoir parlé de planification ou de prospective.

*

Les avant-gardes auront été - quant à leurs idéologies et quant à leurs imaginaires, pas forcément dans leurs formes - les aspects les moins repérés du fascisme – entendu dans sa plus large acception. Elles en éclairent pourtant très bien certains traits essentiels : la conviction d’un progrès irrésistible et glorieux, l’appel à une humanité nouvelle voire surhumaine, la morale de la puissance et de la volonté. Car le fascisme comporte ces traits : il exprime une assurance nourrie des conquêtes de la raison technicienne et dégagée des lourdeurs calculatrices de la bourgeoisie. Il veut en tout surpasser plutôt qu’amasser.

La démocratie est sa bête noire parce qu’elle est en quête d’une valeur (ou d’un sens) incalculable, absolue qu’elle vise en l’homme sous la forme impalpable d’une« dignité » tandis que le principe du surpassement veut que la dignité (ou l’amour, ou la justice ) se trouve elle-même surmontée par une force supérieure - ou bien échappée, tout simplement, à l’ordre des forces ou du moins de la différence des forces.

Certes la démocratie n’a pas grand-chose pour répondre. Elle n’a plus aucune des formes qui avaient été celles de la grandeur (sans faste), de l’héroïsme (quotidien plutôt), de la sainteté (laïque ou pas). Sa victoire a les bras brisés comme l’écrit Mandelstam en 1917 – lui qui ne fut pas d’avant-garde.

*

Il ne faut pas se méprendre : ce n’est pas d’abord une affaire politique. Bien des avant-gardistes ne furent pas fascistes. Et les fascismes eux-mêmes ne furent que la manifestation la plus spectaculaire et la moins profonde, vouée à la puissance brute et bête, d’un mouvement plus secret et plus sournois : le désir éperdu du nouveau, du renouveau, de la régénération du monde.

Les avant-gardes se sont épuisées dans leur marche forcée vers la production du nouveau. Le nouveau fait main basse sur ce qui émerge à peine et lui donne une figure instantanément vieillie.

Le nouveau ignore le lent et difficile chemin de la naissance par quoi un nouveau-né avance lentement, difficilement vers autre chose que sa pure et fragile nouveauté.

L’avant-garde ne naît pas, elle surgit toute armée. Aujourd’hui comme hier. Car c’est toujours à « hier » que se rapporte ce qui veut produire « demain ». C’est toujours vieux.

La vieille avant-garde surgit toute armée – de missiles, de cerveaux binaires, de stratégies marchandes – quand bien même elle aurait déjà ses vieux bras brisés.

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Jean-Luc Nancy

Jean-Luc Nancy

compte parmi les plus importants penseurs de notre époque. Il a enseigné à l'université Marc Bloch jusqu'à son éméritat, et fut professeur invité aux universités de Berkeley, Irvine, San Diego et Berlin. Son œuvre multiple comprend des travaux sur l'ontologie de la communauté et la métamorphose du sens, mais aussi des études sur les arts et la théorie de l'image ainsi que des réflexions sur les aspects politiques et religieux des évolutions du monde contemporain. Ses textes les plus récents cherchent à opérer une déconstruction du monothéisme.

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