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Des zétrangers des zah des zuh

Jean-Luc Nancy

Zah Zuh

Published: 16.05.2018

GR FA DE

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Etrange extraneus du dehors pas du dedans (intraneus) pas de la maison unheimlich pas du heim pas du foyer de l’autre côté des portes – fores, foreigner pas dans le rythme en trop, odd pas régulier pas ordinaire rare singulier seltsam bizarre besherat vaillant élégant fantasque tordu verschroben de travers surprenant extraordinaire étonnant


C’est étonnant comme nous sommes riches en mots formes façons pour tourner autour de l’étrange étranger de l’ausländer hors du pays pas « pays avec nous » comme on disait jadis en France « c’est un pays à moi » pour dire quelqu’un de mon village de mon coin ma province mon bled


Riches à profusion pour tout ce qui n’est pas proche et propre, approprié, convenant, mitmenschlich ce qui ne fait pas mitdasein


Parce qu’on présuppose que mit avec with est consistant, plein, solide et solidaire et ce qui est without avecsans mitohne avec hors ou hors d’avec la proximité


Mais avec même proche exige l’écart le dehors


Car il faut qu’il soit près l’étranger pour que je me l’étrange

Une petite fille noire enlève son bonnet et jaillissent cinq courtes nattes tressées et dressées sur sa tête et garnies de rubans colorés ah ! jamais on ne vit pareille coiffure d’enfant par ici


Où ? en France Allemagne Angleterre Italie Russie Turquie Egypte Maroc nulle part hors d’Afrique et pourtant elle est là la petite fille elle promène ses tresses dressées parmi nous


Mais qui nous ? celles et ceux qui ne sont pas habitués à ça ni n’ont jamais coiffé leurs filles comme ça c’est vraiment bizarre c’est surprenant est-ce que c’est beau
je ne sais pas


D’abord on peut faire ça avec des cheveux africains mais pas avec les nôtres ils sont spéciaux leurs cheveux ils sont plus épais plus consistants je ne sais pas en tout cas pas souples comme ceux de nos filles enfin c’est tout de même curieux que les cheveux soient pas pareils partout


En Asie regardez ils sont encore différents ils sont très noirs comme laqués naturellement épais aussi finalement les cheveux blonds sont souvent plus fins et secs et fragiles


D’où ça vient ça ces cheveux ces peaux ces nez ces lèvres ? remarquez que chez nous c’est pas toujours pareil il y a
bien des différences entre les tignasses les boucles les ondulations les pointes

Et en plus maintenant voilà que les jeunes se font des coiffures zazous

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C’est quoi zazou ? c’est bizarre ce mot oui ça vient du jazz Zah Zuh Zaz 1933 Cab Calloway et faut voir comment il danse se déhanche saute déjà pas si loin de hip hop et comment il chante zah zuh zaz ça vient de jazz c’est le jazz même


Et le mot « jazz » – ce mot qui appartient à toutes les langues du monde (comme son petit-neveu rock)– il vient d’où ? On ne sait pas comme pour beaucoup de mots mais on sait qu’il est né avec la musique qu’il nomme, qu’il ait été d’origine africaine, française ou anglaise, qu’il ait signifié le son des tambours au loin ou bien l’excitation rythmique et érotique à moins qu’il n’ait glissé du français « jaser »


On ne sait pas et tout le monde sait ce que jazz veut dire, ce que le jazz veut faire, ce qu’il représente encore et toujours même s’il devient aussi étranger à lui-même et s’il est entré dans les conservatoires de musique. Il veut toujours dire ce qu’a voulu dire le pléonasme free jazz une musique non réglée bien que n’ignorant rien du solfège ni de l’harmonie mais sans formes d’écriture confié à l’improvisation


Impromptu, improvisé, improbable, impropre … C’est le versant descendant dont l’opposé montant se dit impromptu, inédit, original, exceptionnel et donc essentiellement propre, authentique…


Eigen, propre, ce qui appartient qui est approprié qu’on s’est approprié le plus propre du propre soi-même identique à soi-même self selbst devant tout ce qui diffère, s’écarte, dévie du propre


Et quoi s’écarte plus que le propre du propre ? quoi sinon le propre lui-même le même qui s’épuise à s’identifier moi-même tout au fond de mes organes et de mes pensées, moi sensible moi intelligible mais pour finir je ne me sens ni ne m’intellige pour finir sans fin je suis hors d’atteinte étranger plus étrange que n’importe quel étranger


La petite fille aux tresses dressées le vieil homme à l’échine courbée au visage sillonné de rides de plis de crevasses et de grosseurs et mon visage à moi soudain dans la glace plein de taches de vieux soleil imprimé dans ma peau et ma bouche de travers de quoi j’ai l’air, je me demande


Ai-je l’air de moi-même qui est même que moi où est le modèle ? n’a jamais existé ! n’existera jamais pas plus que pour ce père de la petite fille noir luisant cheveux crépus casquette verte et salopette sans couleur qui est-il que fait-il dans la vie mais là il est à la pharmacie il attend son tour comme moi


Son tour le sien qui lui revient qui lui appartient qui lui est réservé approprié par l’ordre d’arrivée des clients mais une femme surgit tenant sa main ensanglantée pleurant et criant de douleur de peur on ne sait ce qui s’est passé peu importe il faut soigner vite tout l’ordre de la file est bousculé tout le monde s’écarte


La femme est jeune trente trente-cinq porte un hijab qui a glissé et qui va tomber tant elle s’agite la pharmacienne l’ajuste mieux pendant que le pharmacien met un produit désinfectant et dt qu’il appelle une ambulance qu’il faut l’emmener à la clinique de la main

Dans le tram ensuite un grand homme fort avec une moustache épaisse qui descend bas de chaque côté à la gauloise en somme (les Gaulois on ne sait pas grand-chose d’eux mais on apprenait à l’école qu’ils étaient nos ancêtres alors que c’étaient des Francs des Ostrogoths des Italiques des Vikings et tout ce qu’on voudra sans parler des Maures ni des Slaves) et un assez gros ventre sous un long blouson en cuir dont il porte les manches relevées jusque sous le coude bizarrement il porte aussi des gants de laine noirs et il regarde par la fenêtre d’un air abruti est-il fatigué est-il déprimé est-il demeuré comment savoir

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Souvent je me demande comment sont les gens dans leurs têtes pensées sentiments peurs espoirs froideur chaleur et comment dans leurs corps quelles taches de naissance quels plis quels poils quelle allure a ce corps déshabillé et quel métier quelle vie quelle famille

quels amis quel sexe ou quelle sexualité quel appétit quelles préférences de couleurs de parfums de musiques de films de séries télévisées de stations de radio quelles habitudes quelles manies


Mania c’est la folie nos manies sont des petites folies comment on se coupe les ongles ou combien de sucre on met ou pas dans le café ou si on regarde des matchs de foot ou de boxe


Comme c’est étrange pour moi un match de foot ou de boxe je n’ai jamais été en voir un ni d’aucun autre sport je n’y comprends rien ou bien il faut apprendre et observer et alors on commence à deviner où est le plaisir l’intérêt le goût


Quels goûts ont-ils ont-elles toutes ces personnes tous ces gens je veux dire vers quoi se portent leurs goûts désirs délectations tendances et quel goût ont-ils si on les goûte si on les touche les embrasse les écoute

Et moi quel goût puis-je avoir je ne saurai jamais il n’y a que les autres les étrangers qui peuvent goûter mon étrangeté qui à moi reste plus étrangère qu’à quiconque qui reste plus intérieure que ma propre intiité comme dit Augustin


Oui il parle de Dieu mais qu’est-ce donc que Dieu personne ni rien d’autre que justement ça qui s’échappe infiniment celui-là n’est pas le dieu mort le pauvre être suprême en carton-pâte pas du tout étrange trop ordinaire au contraire mais la divine ouverture au milieu de moi tout au fond plus profond que le cœur et les entrailles le dehors qui bouge et grince et souffle au-dedans


Albert Ayler jouant The Magic of Ju-Ju avec la force déchirante de son souffle le jazz devient juju terrible esprit vaudou comme c’est étrange le vaudou pour les européens pourtant une femme française a été touchée au cœur par le candomblé de bahia c’est une philosophe mais elle trouve que la philosophie alourdit l’existence tandis que
le candomblé la rend plus légère


Peut-être oui peut-être y a-t-il un vaudou qui déchaîne son étrange exotique incroyable bazar au plus dedans du dedans


Pourquoi ai-je dit « bazar » en français familier c’est un équivalent de « désordre, confusion, désorganisation » (plus vulgairement on dit aussi bordel) et cela traduit l’impression des européens devant ce qu’on nomme souk en arabe le marché où sont rassemblés tous les commerces et dont le nom persan est bazar un mot qui au cours de longs siècles de caravanes s’est transporté jusqu’en Chine et en Europe jusqu’à nommer par exemple de Bazar de l’Hôtel de ville de Paris d’abord Bazar Napoléon en 1855 ce qu’on appelle un « magasin généraliste » où on vend de tout et où se côtoient toutes les marchandises tous les produits tous les biens de consommation comment faut-il appeler ça


La marchandise la forme fétichisée de l’objet utile Warenfetisch dont Marx dénonce le caractère idolâtre et superstitieux sans pourtant parvenir à en extirper vraiment le secret


Secret de la valeur secret de l’or secret de l’argent de a monnaie du prix de l’appréciation de l’évaluation le caractère avantageux profitable la commodity des Anglais si étrange à l’oreille latine

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Comme il est étrange qu’on évalue qu’on jauge et qu’on juge qu’on apprécie qu’on estime bref qu’on accorde une attention spéciale un sens privilégié à tant de choses de toutes sortes une chaise en bois a moins de valeur qu’un fauteuil en cuir pourtant certains peuvent préférer un tabouret


Les gens ne cessent pas de s’évaluer de prendre position d’ami d’ennemi de compagnon de surveillant de tolérant de menaçant de désirant craignant redoutant s’inquiétant s’alarmant se méfiant se confiant celui-là celle-là me plaît me déplaît m’est indifférent et pourquoi faut-il que nous ayons des rapports


Mais les rapports nous précèdent et nous dépassent comme c’est étrange les rapports sexuels qui font les enfants et les rapports sociaux moraux psychiques physiques où l’enfant est pris emporté modelé éduqué nourri cultivé dressé


Comme les tresses dressées de la petite fille comme ma façon de taper sur mon clavier ou de parler tout est nouage de forces de courants de pressions étrangères

Etrangères à quoi ? à moi ? mais on l’a déjà dit moi est son premier et dernier étranger moi est au-delà de cent frontières moi parle des langues multiples dont la plupart sont inaudibles dont beaucoup sont animales sont des cris des frissons des sueurs des pâleurs des élans venus d’étranges monstres et chimères en moi


On dit « en moi » mais ce dedans n’est pas dedans ni d’ailleurs dehors il est un lieu insituable et confus où se mêle une mêlée toute emmêlée un fouillis une cohue un grouillement aussi bien qu’un ciel béant semé de minuscules étoiles à peine discernables


Comme si on pouvait distinguer un soi d’un autre soi : ils sont indiscernables puisqu’ils sont chacun le même impraticable « retour à soi » ou bien « sur soi » la même fuite plus fugitive que toute fuite et précédée d’un recul antérieur plus reculé que tout recul


D’où venons-nous où allons-nous ? vieille histoire des questions vaines mais vieille pensée des questions fécondes pour peu qu’on en comprenne la vanité la vacuité


Qu’on comprenne donc à la fois la richesse et la misère des philosophies des sagesses des théologies des promesses


Comme elles sont étranges toutes ces élucubrations de destins destinées providences fortunes postérités avenirs finalités


Étranges mystères étranges conceptions étranges torsions de discours


être qui se dit en multiples façons existence qui s’excepte d’être pragmatique qui s’excepte du souci mathématique qui s’excepte du langage et mythologies foisonnantes hydres démons androîdes aliens


Aliénés détournés de quel propre invisible ?


Xenoi étrangers à quelle cité ? ils sont en vérité les produits de la cité qui pour se distinguer a besoin de les produire
ces barbaroi qui ne savent que baragouiner sans parler vraiment les diables blancs les diables noirs les grands-nez les escravos dont on donne le nom à une rivière les nègres qui désignent les esclaves de toutes couleurs de peau le wazaha malgache qui vise l’étranger le moderne l’officiel et s’oppose au gazy autochtone


L’autochtone est-il l’authentique ? l’authentique est-il le propre ? le propre est-il propriété ? la propriété est-elle légitime ? de droit divin de droit civil de droit d’usage de droit de force ? est-elle sans droit naturelle évidente ? Qu’est-ce qui est naturel ?


L’étranger est-il naturel ? oui mais de sa nature propre il y a donc dans la nature plusieurs natures alors que signifie nature et si ça ne signifie rien comment peut-il y avoir des étrangers ?


Comment comment comment


Des zétrangers des zah des zuh

et même dieu est étranger

« oh dieu tu deviens étranger / dans le très saint sacrement »


Fremd de fram qui dit éloignement distance et donc inconnu mal connu tout est là on ne connaît pas on ne reconnaît pas on ne retrouve pas le même on tient à ses habitudes


Il n’est pas facile de comprendre du sang étranger : je hais les lecteurs paresseux


Ainsi parle cet étranger, Zarathoustra.



Jean-Luc Nancy (?)

Etrange extraneus du dehors pas du dedans (intraneus) pas de la maison unheimlich pas du heim pas du foyer de l’autre côté des portes – fores, foreigner pas dans le rythme en trop, odd pas régulier pas ordinaire rare singulier seltsam bizarre besherat vaillant élégant fantasque tordu verschroben de travers surprenant extraordinaire étonnant

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Jean-Luc Nancy

Jean-Luc Nancy

is one of the most influential contemporary thinkers. He taught Philosophy at the Université Marc Bloch, Strasbourg and was visiting professor with the universities of Berkeley, Irvine, San Diego and Berlin until he recently retired from his professorship. His work has been acknowledged and praised by academics and the wider international public alike. It comprises a variety of research focuses reaching from the ontology of society to the metamorphosis of reason and the arts, on image studies, and even on political and religious aspects with respect to ongoing developments. In his most recent texts he focuses on the deconstruction of monotheism.

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